Emile Mauchamp, le médecin qui a changé le destin du Maroc

  • 01 aoû 2015

  • Par : pharmapresse

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Un matin printanier du19 mars 1907, le docteur Emile Mauchamp, médecin, fut intercepté à Marrakech tout près du dispensaire où il soignait des enfants par une foule de Marocains puis horriblement poignardé et lapidé avant d'être assassiné. Les tueurs ne se rendaient pas compte que cet incident, qui est apparu isolé, constituera un tournant dans l'histoire contemporaine du Maroc.

Beaucoup de Marocains ignorent les origines et les dimensions de ce «crime historique» qui fut le prétexte choisi par la France pour occuper le territoire marocain . Qui est Emile Mauchamp ? : Émile Mauchamp est le fils d’un conseiller général de Chalon-sur-Saône. Après des études au collège, il étudie la médecine à Paris. Il soutient sa thèse (sur l'allaitement artificiel du nourrisson) en 1898, obtient deux prix de la Faculté et est nommé médecin-aide major de réserve en 1899. Il aime les voyages et pour satisfaire ses goûts il entre dans le cadre des " médecins sanitaires maritimes ". À ce titre il étudie diverses épidémies telles celles de la peste à Porto et au Brésil (1899), celle du typhus, en Grèce. Il exerce dans de nombreux pays : Portugal, Brésil, Italie, Grèce, Russie, ainsi que dans l’actuelle Turquie. Après un passage à Jérusalem, il est nommé au Maroc par décret du ministère des Affaires étrangères, pour y diriger un dispensaire créé en 1905 à Marrakech. Un siècle plus tard, on ne sait toujours pas pourquoi il a été tué. Certains prétendent qu'il avait des activités d'agent secret. Mais ce ne sont que des suppositions, car les archives concernant cette affaire et qui sont conservées au ministère de la Guerre ne peuvent toujours pas être consultées. Toujours est-il qu'Emile Mauchamp, lui qui n'était apparemment qu'un petit médecin, eut droit à des funérailles nationales et qu'on lui décerna la Légion d'Honneur à titre posthume en France.

Documents et souvenirs anciens :

 Nous lisons dans le Petit Journal illustré du 7 Avril 1907 avec le grand titre "Le docteur Mauchamp, médecin du dispensaire de Marrakech, lapidé par les indigènes" : » La campagne menée au Maroc contre l'influence française continue à porter ses fruits. Un jeune savant français, un homme qui pourtant eût dû commander le respect et la reconnaissance, car il répandait les bienfaits autour de lui, le docteur Mauchamp, médecin du dispensaire de Marrakech, vient d'être la victime d'une troupe de misérables fanatiques. A peine de retour à Marrakech, le voici assassiné. Il avait été déjà, il y a six mois, victime d' une tentative criminelle de la part de Marocains fanatisés. Mais il avait pu mettre en fuite, à coups de revolver, les bandits qui voulaient l'assassiner. Il y avait donc un grand courage de sa part à retourner dans ce pays où il avait failli, une première fois, perdre la vie. Il est réellement mort en héros. » Le docteur Mauchamp a-t-il eu des activités d’agent secret? Une partie de la population Marrakchie, sans doute manipulée, semble l’avoir accusé de « visées chrétiennes, sournoises et néfastes ». Il est certain que la France, comme d’autres puissances européennes (l’Allemagne en particulier), cherchait alors à prendre pied au Maroc.

 Mauchamp a-t-il eu des activités d’agent secret?

Dans le détail de cette affaire , selon des notes du Docteur Maxime Rousselle, ex-médecin de la santé publique au Maroc, en 1905, le ministère des Affaires Etrangères décide la création de dispensaires d'assistance médicale au Maroc, dans les ports et quelques grandes villes. Mauchamp est désigné pour celui de Marrakech. Il arrive dans cette ville le 28 octobre 1905, admiratif, "par un beau soleil couchant qui nous fait traverser l'immense palmeraie dans une apothéose de féerie, mais horrifié par les têtes des vaincus qui pendent comme oignons qui sèchent au soleil aux créneaux des portes et des remparts." Il est mal accueilli et personne ne veut le loger. Il est injurié dans la rue. On veut le contraindre à s'habiller à la marocaine et quand il demande un serviteur, on lui rétorque qu'il n'a qu'à aller au marché aux esclaves. Pourtant, dès qu'il. ouvre ses caisses de médicaments, dans la rue, les résistances tombent et, un mois plus tard, il note qu'il a déjà plus de quarante consultants par jour. Il loge alors dans une maison située en médina au fond d'une impasse (un derb) qui appartient au docteur Linarés. C'est là qu'il fait ses consultations et ses interventions chirurgicales, d'abord sur des notables de la ville, plus ouverts que le pauvre peuple. En 1906 le typhus apparaît, tuant cinq mille personnes, auquel se rajoute la famine. Mauchamp, sur ses propres deniers, distribue lui-même une soupe aux malheureux. Il gagne rapidement une réputation de savant et de bienfaiteur, mais c'est compter sans les sournoises manœuvres des Allemands qui tentent par tous les moyens de s'opposer à la pénétration française. En particulier un certain docteur Holtzmann (Un faux médecin juif dont Mauchamp avait démasqué l'imposture) qui fait courir le bruit que les médecins français font prendre "aux malades des drogues qui les guérissent momentanément mais les tuent sûrement quelques années plus tard.". Mauchamp aurait pu facilement réfuter ces allégations, mais il n'en a cure et ne se rend pas compte du danger. Il étudie les pratiques de sorcellerie dont il se plaint amèrement. S'il est bien en cour auprès du frère et khalifat du sultan, Moulay Abdelhafid qui lui offre même un magnifique cheval avec une selle marocaine brodée d'or et d'argent en remerciements de ses soins, il est en guerre ouverte avec le pacha de la ville, El Ouarzazi, personnage xénophobe et, de plus, jaloux de Moulay Abdelhafid. Holtzmann a beaucoup d'influence dans le peuple car il s'est converti à l'Islam, a épousé une fille du pays. Il fait répandre le bruit que Mauchamp "n'est pas un médecin mais un espion envoyé pour préparer l'arrivée des troupes françaises au Maroc". Mauchamp n'en tient pas compte et tout le monde s'accorde pour dire que son dédain à braver l'opinion et les susceptibilités populaires frise l'inconscience. Attaqué un jour par une bande de fanatiques du marabout Ma el Aïnine, il est obligé de faire feu pour se dégager ... Fin 1906, il vient en France et profite de son séjour à Paris pour demander que le dispensaire soit érigé en hôpital et qu'on lui accorde un médecin-adjoint, de préférence ophtalmologiste. Les Affaires Etrangères font la sourde oreille. Furieux, Mauchamp s'en prend à la Légation de France "On joue au polo à Tanger, alors qu'il s'agit de l'influence de la France et que je suis là pour ça !" Il se sent abandonné et démuni et revient à Marrakech le 1er mars 1907 accompagné du géologue Louis Gentil(Celui-ci devait devenir le " découvreur " des phosphates au Maroc.) apportant des cadeaux pour Moulay Abdelhafid.

Quelques jours plus tard, le 19 mars, Mauchamp installe sur sa terrasse un roseau avec un chiffon blanc pour signaler à Louis Gentil sa présence au dispensaire. Ce signal est l'occasion pour Holtzmann d'exciter la populace qui s'attroupe devant le dispensaire, faisant passer cet innocent signal pour une antenne de cette invention diabolique qu'est la T.S.F. Le pacha convoque le médecin, mais ne le défend pas, et c'est au retour de cette entrevue que la foule étant devenue très dense, compacte et hostile, Mauchamp est assailli, lapidé puis poignardé de trente-cinq coups de couteau, tandis que les femmes du haut des terrasses excitent la foule de leurs you-you . Les émeutiers pillent la maison de Maucharnp. Louis Gentil, lui aussi, est menacé et ne doit son salut qu'en se barricadant dans sa maison et sur l'intervention de Moulay Abdehafid qui envoie ses troupes pour protéger tous les Européens et les évacuer, en pleine nuit vers la côte. Plus tard, dans le dispensaire, on avait placé sur la cheminée du bureau un buste du médecin : il avait de fines moustaches en croc, de petits yeux vifs et décidés, les cheveux assez clairsemés avec une raie à droite. La convention de Fès : le protectorat français au Maroc La France demande aussitôt réparation pour cet assassinat et en gage fait occuper la ville d'Oujda le 27 mars, par l'armée d'Algérie sous les ordres du général Lyautey. Cette occupation, qui devait être temporaire, devint définitive après les graves événements du mois d'août et le débarquement des troupes françaises à Casablanca. Afin d'éviter de nouveaux incidents, le corps de Mauchamp sera transporté à dos de chameau, vers Mazagan et embarqué sur le croiseur Lalande qui, via Tanger, le rapatriera en France où il sera inhumé dans sa ville natale. Le ministre des Affaires Etrangères, en personne, vint à la cérémonie et décerna, à titre posthume, la Légion d'Honneur à Mauchamp. Le docteur Guichard alors titulaire du poste du dispensaire de Mazagan lui succédera à Marrakech, en 1910. Mauchamp a laissé le souvenir d'un médecin dévoué à ses malades et curieux du milieu marocain, n'en déplaise à certains qui, critiquant son étude sur la sorcellerie au Maroc, osent écrire: " le Dr. Mauchamp, type extrême et caricatural de ces condottiere républicains, forcené fanatique de la libre pensée, exaspéré par tout l'inconnaissable du Maghreb, prétendait faire l'autopsie morale de la société marocaine dans son enquête sur la sorcellerie au Maroc ". Cet auteur semble ignorer le Maroc profond encore actuel où le couscous roulé dans la main d'un mort, le mélange de sang d'une victime assassinée avec du cerveau de rat ... entrent encore dans les sortilèges (expérience personnelle 1950­1975, alors à plus forte raison au début du siècle). En 1908 un nouveau consul de France est nommé à Mogador, M. Kouri, arabisant d'origine syrienne. Il a pour mission entre autres, d'enquêter sur l'assassinat de Mauchamp. Hélas ses recherches n'aboutiront jamais. Après l'assassinat de Mauchamp, la ville d'Oujda fut occupée le 29 mars 1907 sous le prétexte d'insécurité. Le 5 août 1907, Casablanca fut bombardée, prélude à la campagne de la Chaouia. Moulay Hafid fut proclamé Sultan le 16 août 1907 à Marrakech. Le 30 mars 1912, le traité du protectorat fut signé à Fès.